Going Nomad

Je m'appelle Jessica,
Going Nomad est mon de carnet de bord
GOING NOMAD

Un An!

Célébration de ma première année sans cigarette.

Les naufrages du journalisme, reportage tres gonzo, tres free-lance

Deux jours de ma vie chez des fournisseurs de contenu.

Deux jours de trop.

Les gens sont très gentils, sauf un petit quinquagénaire ventripotent qui regarde tous les rédacteurs comme s’ils sentaient mauvais et que c’était contagieux. Ça doit être lui, le boss.
Ici, il y a majoritairement des gonzesses, beaucoup de jeunes. Personne n’est là depuis longtemps, sauf une fille très ronde qui boit du thé toute la journée, prend de la ventoline dès qu’elle marche et m’accueille avec méfiance. Comme si on s’était trop moqué d’elle.
Il me faut peu de temps pour l’apprivoiser, elle est adorable. Elle me fait une place dans son armoire et me propose de partager l’eau de sa bouilloire. Elle m’apprend que si je veux un meuble à roulettes pour ranger mes dossiers, je peux tenter le coup et le demander à la direction. Elle, a dû attendre huit ans.
A la pause dèj, une fille à chemisier rouge passe la main droite dans une sorte de petite boîte bleue qui clignote.
La pointeuse.
Elle réalise immédiatement mon regard horrifié et balaye l’objet d’un geste nonchalant.
« Ah ! oui, moi aussi au début, la pointeuse ça ne me plaisait pas. Mais on s’y fait… »
C’est bien là le problème. C’est qu’on peut s’y faire. Tout comme on peut s’habituer à l’omniprésence des caméras, dans les couloirs, dans l’open-space, au dessus de nos têtes. Des caméras qui filment la journée, puisqu’elles retranscrivent en temps réel tous les faits et gestes des employés sur un écran à l’entrée. Sur le bureau de la nana qui fait toujours la gueule et dont j’ignore ce qu’elle fout assise là, à part tirer la gueule.
Des films, oui, car on ne sait jamais, quelqu’un pourrait se ronger l’ongle plutôt que de taper son sept millième signe de la matinée.
La pointeuse, donc.
Je suis allée voir sur internet. Elle est biométrique, la garce.
Ce qui veut dire que si on a envie de faire pointer quelqu’un à sa place, il faut se couper le bras.
Le droit.
M’en fous je suis gauchère.
Non je déconne. J’aime quand même bien mon bras droit.
La dernière fois que j’ai vu une pointeuse, je travaillais au calibrage des pommes chez des connards bas-alpins.
La pointeuse est un rebus immonde de ce que la fin dix-neuvième et l’industrialisation ont vomi de pire. L’humain comme marchandise, qui entre et qui sort à heure dite, dont on compte le nombre de pipis quotidiens, dont on calibre le temps passé à table, dont on rentabilise le moindre souffle, dont on décompte le moindre pet.
La pointeuse est l’aveu ostentatoire qu’un patron n’a aucune confiance en ses employés.
Quelle que soit la matière produite, il admet ouvertement par cet objet répugnant que le job qu’il propose est si chiant qu’il provoque l’envie de fuir, de grappiller la moindre minute.
Mon empreinte biométrique n’a pas encore été prise. J’envisage déjà de me faire couper la main droite, sans dire je le jure.
Dans les chiottes, une fille avoue à une autre que remplir sa petite bouteille d’eau lui donne une bonne occasion d’aller se promener. Car si l’employeur a investi dans des technologies de surveillance dignes de la Corée du Nord et d’un certain roman de George Orwell, il n’a pas pensé à mettre du pognon dans l’eau courante. Pour boire ou pisser, il faut sortir des locaux, et traverser le couloir sous le regard attentif d’une caméra et donc, de la nana qui fait la gueule.
Pour pisser, un seul chiotte dispose d’une ampoule en état de marche. La faute sûrement à tout cet argent dépensé dans la vidéo surveillance et la super pointeuse de bienvenue à gattaca.
Pour remplir sa bouteille d’eau, un seul et unique lavabo.
Partout, des affiches rappellent que le curetage de la tuyauterie coûte cher et qu’il ne faut rien laisser traîner sur l’évacuation.
Dans le chiotte, on nous rappelle qu’il faut utiliser la brosse. C’est écrit si gros qu’on a l’impression que la pancarte nous gueule dessus.
Des fois qu’on ait l’habitude de se rouler dans la merde chez nous, et de boucher nos lavabos avec tout ce qui nous passe sous la main, comme ça, pour rire.
Au retour, sur la porte d’entrée, le patron rappelle que la journée de solidarité sera une journée travaillée comme les autres. Tiens donc.
Je le vois bien, ce quinqua de merde, exhiber son bide mou sur des plages mauriciennes. Promener son regard de poisson mort sur les pauvres filles tout juste majeures avec lesquelles il n’hésitera pas à marchander la moindre pipe. Et avoir eu l’impression de faire une bonne action, tu te rends compte, la pauvre. Entre deux cocktails, devant un auditoire conquis car odieux et vaguement saoul, se plaindre de la piètre qualité de sa main d’œuvre et du prix exorbitant qu’elle lui coûte, avant d’embrayer sur le récit palpitant de sa dernière cession de pêche à St Barth.
Clap clap.
Porc.
Bel investissement, la pointeuse.

Tout est bien qui finit bien, l’état reconnaît enfin qu’il n’a pas le droit de kidnapper les véhicules des gens. Il faudra trouver autre chose pour renflouer la dette de MP2013, les cocos.

Tout est bien qui finit bien, l’état reconnaît enfin qu’il n’a pas le droit de kidnapper les véhicules des gens. Il faudra trouver autre chose pour renflouer la dette de MP2013, les cocos.